Le conte créole, gardien des mémoires martiniquaises
"Yé krik, Yé krak, est-ce que la cour dort ?".
Deux syllabes lancées dans l’obscurité tiède, deux syllabes en réponse. Le vent des alizés continue de souffler doucement entre les feuilles de bananier, le son des crapauds et des grillons forment ce fond sonore millénaire. Tandis que les voix se taisent, les corps se rapprochent. Tout le monde s’assoit dans la cour, sous le carbet ou au pied d’un arbre et le temps s’arrête pour s’ancrer.
Cette expression en créole appelle une assemblée à s'installer pour écouter les histoires du conteur. Ye krik appelle et yé krak est la reponse de l’assemblée qui répond présent. Une formule simple mais qui a toute son importance en Martinique. Mais derrière ces quatre mots se cache une histoire de plusieurs siècles, de plusieurs continents. Une invitation à ralentir, écouter et se reconnecter.
Le conte martiniquais est né de la rencontre forcée de cultures orales africaines multiples, venues du Bénin, du Congo, de l’Angola, du Sénégal et de la Gambie .Bien avant l’esclavage, la parole était préservée par un gardien de la mémoire en Afrique de l’Ouest, qui s’appelle le griot. Il n'était pas simplement conteur. Il était historien, conseiller, musicien, généalogiste. Ce sont de vraies encyclopédies humaines ambulantes qui conservent les secrets de la vie et de l’histoire.
Du griot africain au conteur antillais
Pour comprendre l’origine du conte martiniquais, il faut faire un retour en arrière dans l’histoire et se retrouver dans le berceau de l’humanité en Afrique, là où tout a commencé.
Dans la société mandingue, née au XIIIe siècle sur le territoire actuel du Mali, du Sénégal et de la Guinée, sa parole faisait autorité. Elle valait loi. « Celui qui gâte sa parole se gâte lui-même », dit un vieil adage africain que l’on peut retrouver dans la maxime populaire en Martinique « la parole de l’homme vaut l’homme ».
C’est ce qui préservait l’harmonie sociale et la cohésion d’un groupe. Pour toutes les civilisations africaines, la parole est sacrée et omnipotente. Avec sa voix et en montrant la voie, le griot portait la mémoire collective de son peuple dans les récits transmis de génération en génération. C'est cet homme-là que la traite négrière a arraché à sa terre.
La mémoire orale, seul bien que personne ne peut confisquer
Du XVIe au XIXe siècle, des millions d'Africains sont déportés vers les plantations des Antilles. On leur prend tout. Leur nom, leur langue, leur famille, leur liberté. Tout, sauf une chose qu'aucune chaîne ne peut confisquer : la mémoire orale.
Dans les cales des bateaux négriers, puis dans les cases des plantations martiniquaises, la parole est le seul bien que personne ne peut leur prendre. Les esclaves ne peuvent pas écrire. Ils ne peuvent pas prier leurs dieux ouvertement. Mais la nuit, quand le maître dort, ils peuvent parler. Raconter. Se souvenir. « La parole de l'homme vaut l'homme », cette maxime martiniquaise porte en elle toute l'histoire de cette déportation. Le griot africain devient alors le conteur créole.
Dans les plantations, la parole comme seul territoire libre
Le conte créole n'a rien à voir avec les contes européens. Pas de fin heureuse. Pas de morale rassurante. Le conte antillais est amoral, ancré dans le réel le plus dur. Il était une école de survie. Un moyen de transmettre aux enfants les règles non écrites d'un monde où la moindre erreur pouvait coûter la vie.
Patrick Chamoiseau, écrivain martiniquais, l'a écrit avec une précision brutale : « Notre oralité est née dans le système des plantations, tout à la fois dans et contre l'esclavage. »
Dans et contre. Les deux à la fois. Le conte naît de cette histoire et choisit de continuer.
On l’oublie souvent mais le conte créole était aussi un espace de respiration collectif. Il vit dans les coeurs, les cours, dans les jardins, au rythme des sons de la nuit martiniquaise. La voix du conteur se mêle au chant des cabris, à celui du coq à l’aube, au bruissement des cocotiers, au clapotis des vagues. La nature n’est pas un décor, c’est un personnage à part entière qui entoure le conteur de sa présence.
La nuit, à la lueur des cases, le conteur prenait la parole. Il n'était plus esclave. Il devenait le pôle de la communauté. Celui qui fait rire, qui fait peur, qui fait penser. Ses personnages Ti-Jean, Ti-Chat, Bèf ne triomphent pas par vertu. Ils triomphent par ruse. C'est tout ce qu'il reste quand on vous a tout pris : l'intelligence, la débrouille, la parole.
L’oraliture : une littérature vivante sans écriture
Dans les années 1980, Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé et Raphaël Confiant forgent un mot pour nommer ce patrimoine : oraliture. C'est une littérature vivante qui n'a pas besoin de l'écrit pour exister. Les contes créoles ne sont pas des reliques d'un temps révolu, ils portent en eux, la mémoire du territoire, les noms des plantes, les chemins des mornes, les crues des rivières… L’oraliture est une écologie du récit, il évolue en même temps que son environnement.
Pour Jean Bernabé : «L’ oraliture porte avec elle presque tout le patrimoine culturel de la tradition orale, née dans le cadre du système de la plantation. Une culture transmise par les conteurs qui, la nuit, offrent une vision du monde à travers des contes, des proverbes, des chansons et des comptines. L’oraliture naît au moment où l’oralité est mise par écrit, pour la défense du patrimoine culturel oral d’une communauté.»
Toute la poétique de Raphaël Confiant est imprégnée d’oraliture. L’auteur affirme explicitement être l’héritier direct du conteur créole et son but est d’« écrire dans la lignée de la parole du conteur » . Il est donc le principal responsable de la « parole populaire ».
Une transmission longtemps portée par les femmes
Le conte a survécu à l'esclavage, à la colonisation, à l'assimilation mais il connaît une autre invisibilisation, plus ancienne. Le conte a longtemps été transmis par les femmes. Dans les cases des plantations, c'est la mère, la grand-mère, qui berçait les enfants avec les récits du soir. Ce sont elles qui ont maintenu la tradition vivante pendant des générations. Pourtant, quand on regarde les grands noms du conte martiniquais aujourd'hui, ce sont majoritairement des hommes qui occupent la scène. La transmission s'est faite dans les bras des femmes. La reconnaissance, elle, est allée ailleurs.
L’écrivaine et ethnologue martiniquaise Ina Césaire, qui a parcouru la Guadeloupe et la Martinique dans les années 1970 pour enregistrer les conteurs et préserver l’oraliture créole, rappelle combien les femmes occupaient une place essentielle dans cette transmission, malgré leur faible visibilité dans les récits officiels.
Cette transmission se fait dans les bras des femmes mais la reconnaissance publique revient aux hommes. Cette contradiction ancienne est toujours d’actualité.
La romancière guadeloupéenne Maryse Condé évoquait déjà ce rôle central des femmes antillaises dans la conservation de la mémoire familiale et du passé de l’esclavage. Ce sont elles qui maintiennent une histoire vivante que l’école coloniale a vite effacée.
Le conte martiniquais aujourd’hui, une tradition qui résiste
Depuis plusieurs décennies, la tradition du conte se fragilise, les veillées en plein air disparaissent, les carbets se vident. Certains courants religieux ont contribué à dévaloriser le conte, le réduisant à une pratique de « gens de basses conditions » kont sé bagay vié neg, dit-on en créole.
Nous vivons dans un monde ultra connecté et nous sommes sans arrêt stimulés. Dans une société devenue individualiste et épuisée, les notifications ont remplacé les conversations. Les écrans remplacent les regards et le temps qui passe remplace les moments de qualité en groupe. On consomme sans s’arrêter, toujours plus et on écoute moins. Et pourtant quelque chose en nous résiste. Nous cherchons toujours le cercle, le sentiment d’appartenance, la voix, le feu qui nous anime, qui voudrait s’embraser et laisser une histoire prendre le temps naturellement.
Le conte créole, que certains ont voulu reléguer au rang de vestige du passé, apparaît aujourd’hui comme une réponse profonde aux fractures de notre époque. Il impose un autre rythme, retisse du lien là où il n’y a plus de rapports humains. Il réapprend l’attention au vivant, aux bruissements du monde dans une société qui a tout médiatisé, monétisé et filtré.
Valer'Egouy : parol doubout’
Parmi ceux qui maintiennent la flamme du conte martiniquais vivante, Valer’Egouy occupe une place singulière. Né à Sainte-Marie, le berceau du bélé, dans le quartier Pérou, il a grandi à l’écoute des anciens, apprenant à «quêter la parole» et à «dénouer les proverbes».
Conteur, comédien et metteur en scène, il monte sur scène pour la première fois en 1989 et n’a plus jamais arrêté. Il y a dans son engagement quelque chose qui dépasse le spectacle.
Il le dit lui-même :
« « C’est fondamental de se lier avec des artistes issus de la terre où est née et continue de circuler la parole contée. Nous avons gardé quelque chose d’eux, c’est l’interactivité avec la cour ou l’assemblée. Nous avons besoin de nous remettre ça en mémoire régulièrement en Martinique». »
Fondateur de l'Association Martinique Images (AMI), il organise depuis près de dix ans des spectacles, des veillées, des ateliers dans les écoles, les quartiers, les bibliothèques et parfois sous la lune, au cœur de la nuit martiniquaise. Pas pour conserver une pratique morte. Pour maintenir une conversation vivante entre la Martinique et l'Afrique. Entre les anciens et les vivants.
Peut-être que “yé krik, yé krak”, n’est pas seulement une formule du passé. C’est peut-être une invitation, celle de sortir, laisser nos smartphones, dans une cour ou sous un arbre. De laisser la nature reprendre sa place à nos côtés, entrer dans la conversation. Et laisser une voix ancienne raconter quelque chose d’essentiel, quelque chose que seule la nuit créole sait porter.
Le griot avait traversé l'Atlantique dans les cales d'un bateau négrier. Il est toujours là, debout, dans la voix de ceux qui refusent que la cour s'endorme.
Vivez le conte martiniquais autrement
Chez Tropic Reset, nous croyons que certaines expériences ne se racontent pas, elles se vivent. C’est pourquoi, nous proposons une expérience immersive en petit comité pour entrer dans l’univers du conte créole, ses racines, ses enseignements, de la période de l’esclavage à aujourd’hui. Parce que certaines choses méritent qu’on continue. Yé krik ?
Ecrit par Luana Paulineau, Journaliste indépendante et contributrice Tropic Reset